vendredi, décembre 29, 2006

l'intégration par Jürgen Habermas

À première vue, le problème de l'intégration n'a rien à voir avec l'avenir de l'Union européenne, car c'est la une question qu'il revient à chaque société nationale de traiter comme elle l'entend. Il se pourrait bien cependant que nous ayons là la clé qui permettrait de surmonter une difficulté d'un tout autre ordre. La seconde objection des eurosceptiques consiste à dire qu'il ne pourra jamais y avoir d'États-Unis d'Europe parce que le soubassement d'un peuple européen manque à une telle construction. En vérité, l'enjeu est ici de savoir si une extension transnationale de la solidarité civique est possible à l'échelle de l'Europe dans son ensemble. Or une identité européenne commune n'a quelque chance de voir le jour que si, à l'intérieur de chaque État en particulier, le tissu de la culture nationale sait s'ouvrir dans sa densité à l'intégration des citoyens ayant une autre origine ethnique ou religieuse. L'intégration n'est pas une voie à sens unique ; lorsqu'elle marche, c'est qu'elle fait vibrer les cultures nationales fortes de telle sorte qu'elles deviennent poreuses, réceptives, sensibles dans les deux sens en même temps : vers l'intérieur et vers l'extérieur. Pour prendre l'exemple de la République fédérale, plus la vie en commun avec les citoyens d'origine turque deviendra une évidence pour nous, plus nous serons capables de nous mettre à la place d'autres citoyens européens — d'entrer dans le monde étranger du vigneron portugais ou du plombier polonais. Lorsque des cultures fermées sur elles-mêmes s'ouvrent de l'intérieur, elles s'ouvrent du même coup aussi les unes aux autres.

Le problème de l'intégration touche précisément les États-nations européens en un point sensible. S'ils sont devenus des États de droit démocratiques, c'est en effet grâce à la création artificielle d'une conscience nationale d'inspiration romantique, nourrie de formes de loyauté plus anciennes. Sans les emportements du nationalisme, les Bavarois et les Rhénans, les Bretons et les Occitans, les Écossais et les Gallois, les Siciliens et les Calabrais, les Catalans et les Andalous ne se seraient sans doute jamais agrégés en citoyens d'une nation démocratique. Du fait de ce tissu serré et légèrement inflammable, les États-nations les plus anciens se révèlent bien plus sensibles au problème de l'intégration que des sociétés d'immigration comme les États-Unis ou l'Australie, desquelles nous avons à apprendre une foule de choses.

Qu'il s'agisse de l'intégration des familles des travailleurs étrangers ou des citoyens originaires des anciennes colonies, la leçon est toujours la même : il n'y a pas d'intégration sans élargissement de son propre horizon, sans la disponibilité à s'ouvrir à un spectre plus large d'odeurs et d'idées, voire à supporter des dissonances cognitives y compris lorsqu'elles nous paraissent désagréables. À quoi on ajoutera, dans les sociétés sécularisés d'Europe de l'Ouest et du Nord, la rencontre avec la vitalité des religions étrangères, une vitalité qui donne d'ailleurs aussi aux confessions autochtones une résonance nouvelle. Les croyants de l'immigration, attachés à une autre foi, sont un stimulus pour les croyants, mais ils ne le sont pas moins pour les non-croyants.


LA BIOGRAPHIE DE JÜRGEN HABERMAS

Contraint de passer son bac après la seconde guerre mondiale, Jürgen Habermas intègre les universités de Göttingen, Zurich et Bonn et soutient sa thèse de doctorat sur Frederich Schelling, en 1954. Il commence comme assistant de recherche à l'Institut de recherche sociale de Francfort, mais devient rapidement professeur à l'université de Marbourg pour enseigner ensuite au sein de la prestigieuse université de Heidelberg. A partir de 1964, il retourne à l'université de Francfort, dirige pendant douze ans l'Institut Max Planck de Starnberg, sur les conditions de vie du monde technico-scientifique. Il réintègre son ancienne université comme professeur émérite jusqu'à la retraite, en 1994. Il reçoit durant tout le long de sa carrière de nombreux prix, tels que les prix Adorno et Theodor Heuss de la ville de Stuttgart. Fervent chercheur à ce que les étudiants appelleront 'l'école de Francfort', il passe de la philosophie à la sociologie critique. Refusant tout dogmatisme académique et influencé par Karl Marx et Max Weber, il tente d'intégrer à l'enseignement et la recherche universitaire, la critique marxiste dans la méthode sociologique. Son principal ouvrage, 'L'agir communicationnel' , tente de réhabiliter le déploiement de la raison à travers le prisme des rapports intersubjectifs. Les principales problématiques de Jürgen Habermas aborderont les thèmes de la communication, de la technique, de l'économie et de la politique.